Ici plus qu'ailleurs

exposition des diplômés en Art

de l'ESAD de Reims

Le Cellier de Reims

2019

entretien avec Raphaël Cuir, commissaire d’exposition

Raphaël Cuir : Peut-on dire que vous tentez de sauver l’image, sa matérialité, pour éviter au vivant une sorte de seconde disparition à travers celles des images aussitôt oubliées ?

Anaëlle Rambaud : Oui, on peut dire ça. Depuis le début de mes études à l’école je me suis intéressée à différents moyens de capter, de diffuser ou de sauvegarder des images (stéréoscopes, projecteur de diapositives, bandes VHS), et je pense que je ressens une sorte de nostalgie pour ces objets que je n’ai pourtant pas beaucoup utilisés ou connus étant plus jeune. Non pas que je ne sois pas intéressée par les nouvelles technologies, la réalité augmentée, etc., mais il y a quelque chose dans cet aspect matériel de l’image, dans ces objets, que j’adore et que je ne veux pas voir disparaître. J’essaie donc de les utiliser en les manipulant et en valorisant des images produites et imprimées afin de leur donner « un second souffle ».

RC : S’agit-il pour vous de rééduquer notre regard qui oublierait de regarder ce qu’il a saisi ?

AR : En quelque sorte oui, j’ai toujours été fascinée par l’image photographique, et cela peut paraître cliché de le dire, mais aujourd’hui alors que tout le monde possède un appareil pour faire des images, personne n’y prête attention une fois qu’elles sont produites, car en se multipliant elles ont perdu de leur attrait. Toute image devient banale. Et tout cliché est instantanément oublié – ou noyé parmi tout un tas d’autres. C’est aussi un moyen pour moi de réenchanter ces images qui sont datées et abandonnées dans de vieux livres, qui étaient pourtant, lors de leur parution, les premiers accès à autant d’images diverses et étonnantes, qui nous permettaient d’atteindre des espaces/espèces étrangères.

RC : Les « Exotiques » sont assez énigmatiques, peut-être parce que vous avez choisi de ne pas représenter certaines parties des oiseaux – pouvez-vous expliquer le processus qui vous conduit à ces œuvres ?

AR : D’abord je « fouille » sur Internet (Google Images, Pinterest ou Instagram) des images d’oiseaux qui captent mon regard. Ensuite j’en créé des « portraits » en sélectionnant certaines parties de leurs corps colorés et je « grossis » les traits de leurs plumages afin d’en extraire des formes simplifiées, qui deviennent abstraites. Souvent j’aime partir d’images figuratives pour les manipuler afin qu’elles perdent leur identité première. Ici, cela me semblait juste car, Internet est une source intarissable et surabondante de contenu visuel. De plus, malgré des couleurs naturellement assez incroyables, les plumages de ces oiseaux sont souvent numériquement traités de telle sorte que leurs couleurs d’origine en sont saturées ou bien totalement modifiées. Mes peintures sont une sorte de clin d’œil à la disparition de ces oiseaux en tant que tel au profit d’images séduisantes de part leur esthétiques et leur couleurs. D’ailleurs ces plumages colorés servent bien souvent à séduire un futur partenaire…

Pour revenir au processus créatif, après avoir dessiné ces portraits (format A4), je dois préparer les pochoirs. Pour cela, je scanne mes dessins, les projette sur des plaques de médium que je finis par découper. Le changement d’échelle (agrandissement) me permet de rendre plus abstrait ces portraits. Enfin je reproduis ces dessins sur du tissu (coton) uniquement à la bombe de peinture, en essayant de reproduire les différents tracés du dessin d’origine.

RC : Pourquoi les toiles des « Exotiques » sont-elles libres (non montées sur châssis) ?

AR : Pour cette série qui s’inspire d’oiseaux exotiques, je trouvais ça logique que le tissu puisse être plus libre et donne une impression de légèreté. Je n’avais pas envie de tendre la toile sur un châssis car je trouvais cela trop rigide. La peinture, grâce à la bombe aérosol, permet aussi un rendu assez vaporeux parfois, je trouvais ça important qu’une impression de légèreté flotte dans ces toiles malgré leur taille et le fait que le tissu soit lourd. Mais justement grâce à son poids, il se tient bien tout seul, pas besoin de châssis, donc.